Sortir un panettone de sa boîte le 24 décembre, c’est ouvrir un petit théâtre. La forme en dôme, le papier kraft fariné qui retient les arômes, la mie filante qui s’étire en gros lambeaux jaunes, les fruits confits qui surgissent à chaque bouchée. Ce gâteau italien fait partie de ces produits qui semblent simples vus de loin et qui révèlent une mécanique redoutable dès qu’on s’y intéresse vraiment. Trois jours de travail, un levain entretenu pendant des décennies, un décret ministériel qui fixe les proportions au gramme près. Voilà ce qu’il y a derrière une brioche qu’on déguste en quelques minutes après le foie gras.
Beaucoup de Français connaissent le panettone industriel, celui des supermarchés à 7 euros la boîte. Ils ignorent qu’un panettone artisanal sorti d’un laboratoire milanais coûte trois fois plus cher et qu’il joue dans une autre catégorie gustative. Cet article vous emmène à travers l’histoire du panettone, sa fabrication, les marques qui comptent, et surtout l’art de le choisir et de le servir pour qu’il tienne sa place sur une table de fête.
Aux origines du panettone : Milan, le duc et le commis maladroit
Le panettone naît à Milan, capitale de la Lombardie, quelque part entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance. Les historiens placent ses ancêtrès au XIIIe sièclé, sous forme de pains enrichis distribués à Noël aux familles aisées. Le pain quotidien des Milanais d’alors était fait d’orge, de seigle ou de millet. Pour les fêtes, on offrait du pain de blé, parfois agrémenté de miel, de beurre et de fruits secs. Cette coutume des « pains gras » servis pour les grandes occasions s’observe partout en Europe, mais Milan a poussé l’idée plus loin que les autres.
La légende la plus connue situe la naissance officielle du panettone à la cour de Ludovic Sforza, dit Ludovic le More, duc de Milan à la fin du XVe sièclé. Le pâtissier officiel du palais aurait laissé brûler le dessert prévu pour le banquet de Noël. Drame en cuisine. Un jeune apprenti nommé Toni propose alors de servir le pain enrichi qu’il avait préparé pour sa famille, fait avec du beurre, du sucre, des raisins secs et des écorces d’agrumes. Le duc trouve ça très bon. Les invités demandent le nom de la merveille. Le pâtissier répond, un peu embarrassé, « pan de Toni », le pain de Toni. Avec les sièclés, l’expression s’est contractée en panettone.
Une autre version raconte l’histoire d’Ughetto degli Atellani, fauconnier amoureux d’Adalgisa, fille d’un boulanger pauvre du quartier des Grazie. Pour sauver l’affaire de son futur beau-père, Ughetto enrichit la pâte habituelle avec du beurre, des œufs et des raisins. La gourmandise rencontre le succès, le boulanger fait fortune, le mariage a lieu. Belle histoire, sans doute brodée par des écrivains du XIXe sièclé, mais qui dit quelque chose de vrai sur l’origine populaire de la recette. Le panettone n’est pas un dessert né dans une cour de prince. C’est une amélioration progressive du pain de boulangerie, faite par des artisans qui voulaient marquer le coup pour les fêtes.
La transformation du panettone en produit moderne arrive en 1919. Cette année-là, un boulanger milanais nommé Angelo Motta révolutionne la recette. Il allonge les temps de levée, augmente la part de beurre, utilise un levain naturel acide, et surtout enferme la pâte dans un moule en papier qui lui donne sa forme caractéristique de dôme haut. C’est ce panettone-là, aérien et filant, qui conquiert l’Italie puis l’Europe. Quelques années après, Gioacchino Alemagna lance sa propre marque et engage une bataille commerciale féroce avec Motta. Cette rivalité a démocratisé le panettone bien au-delà de Milan. Aujourd’hui, les deux marques appartiennent au groupe Bauli, mais la concurrence du début du XXe sièclé a installé le panettone dans toutes les épiceries italiennes.
Que dit le décret italien de 2005 sur le vrai panettone
L’Italie a publié en 2005 un décret ministériel qui fixe la recette officielle du panettone. Sans ces seuils minimaux, un produit ne peut pas porter le nom. C’est une protection juridique comparable à ce que la France fait avec ses AOP, sauf que le panettone n’est pas défendu par une indication géographique mais par une norme de composition.
| Ingrédient | Pourcentage minimum |
|---|---|
| Matière grasse (beurre) | 16 % |
| Jaunes d’œuf | 4 % |
| Raisins secs et fruits confits | 20 % |
| Levain naturel acide | obligatoire |
Le décret impose aussi une méthode de fabrication. La pâte doit lever au moins deux fois, longuement. Pas d’additifs chimiques pour accélérer la pousse. Cuisson en moule papier, jamais en moule métallique. Cette rigueur explique pourquoi un panettone artisanal se reconnaît du premier coup d’œil. Il est haut, large, lourd dans la main. Sa croûte est presque marron, fendillée en surface. Quand on le coupe, les alvéoles forment des longues fibres, comme une mie de brioche feuilletée. Un panettone industriel bas de gamme aura une mie plus serrée, jaune pâle, qui s’effrite au lieu de filer.
Le levain naturel est le secret le mieux gardé du métier. Les pâtissiers italiens parlent de _lievito madre_, « levure mère ». C’est un levain à base de farine et d’eau, entretenu pendant des décennies, parfois transmis de génération en génération comme une recette familiale. La maison Cova, fondée à Milan en 1817, utilise un levain dont l’origine remonte à la fin du XIXe sièclé. Ce levain donne au panettone son acidité légère, ses arômes complexes et sa capacité à se conserver plusieurs semaines sans rancir. Un panettone à la levure de boulanger classique ne tient pas plus d’une semaine. Un panettone au lievito madre se garde plus d’un mois sans perdre son moelleux, et certains amateurs trouvent même qu’il s’améliore quelques jours après cuisson.

Comment fabrique-t-on un panettone artisanal : trois jours de travail
Faire un panettone à la maison reste possible, mais la version traditionnelle des laboratoires milanais demande trois jours pleins. Voici les grandes étapes du processus tel qu’il se pratique dans une bonne pâtisserie de Lombardie.
Jour 1 : préparation du levain. Le pâtissier rafraîchit son lievito madre toutes les quatre heures pendant la journée. Il prend une partie du levain, ajoute farine et eau, laisse fermenter, recommence. Trois ou quatre rafraîchissements successifs réveillent les bactéries lactiques et les levures sauvages, sans les laisser virer trop acide. Le levain doit doubler de volume en quatre heures pour être considéré comme bon à travailler.
Jour 2 : première pâte. Le matin, on mélange le levain à de la farine forte, du beurre fondu, du sucre, des jaunes d’œuf et un peu d’eau. La pâte est pétrie longuement pour développer le réseau de gluten. Elle repose ensuite douze à seize heures à température douce, autour de 24 degrés. Le matin du jour 3, elle a triplé de volume.
Jour 3 : seconde pâte et cuisson. On rajoute farine, beurre, sucre, miel, vanille, jaunes d’œuf, sel. Quand la pâte est lisse et brillante, on incorpore les fruits confits et les raisins secs préalablement trempés dans le rhum ou le marsala. La pâte est divisée, boulée, déposée dans les moules papier. Une dernière levée de six à huit heures, puis cuisson à 170 degrés pendant 45 à 55 minutes selon la taille.
À la sortie du four, le panettone subit une étape qu’on ne soupçonne pas. Il est retourné tête en bas et suspendu par deux longues aiguilles plantées dans la base. Cette opération, dite « à l’envers », évite que le poids du dôme ne fasse retomber la mie pendant le refroidissement. Le panettone reste suspendu trois à six heures, jusqu’à ce qu’il soit complètement froid. Sans cette étape, il s’affaisserait en une demi-heure.
Voilà pourquoi un panettone artisanal coûte entre 35 et 60 euros le kilo, contre 7 à 12 euros pour un industriel. La différence ne vient pas du prix des ingrédients, qui restent modestes, mais du temps et de la place que mobilise chaque pièce. Un boulanger artisan ne peut pas produire plus de cent panettone par jour. Une usine en sort plusieurs milliers en quelques heures.
Les variantes du panettone et ses cousins italiens
Le panettone classique aux raisins et aux fruits confits reste la référence, mais il existe une dizaine de variantes qu’on retrouve dans les épiceries italiennes à Noël.
- Panettone au chocolat : pépites de chocolat noir à la place des fruits confits. Très populaire chez les enfants. Bauli, Tre Marie et Loison en proposent des versions soignées.
- Panettone à la pistache : pâte de pistache de Bronte intégrée dans la mie, glaçage blanc parsemé de pistaches concassées. Une création récente devenue très tendance depuis 2015.
- Panettone aux marrons glacés : version piémontaise, plus rare, avec brisures de marrons glacés et parfois un cœur de crème de marrons.
- Panettone aux poires et chocolat : combinaison sucrée-fruitée plus moderne, signée par plusieurs pâtissiers comme Iginio Massari.
- Panettone salé : mouvement récent, avec olives, tomates séchées, parmesan ou prosciutto. À servir en apéritif ou avec un velouté.
À côté du panettone, l’Italie produit deux cousins qui partagent le même imaginaire de Noël : le pandoro et le pandolce. Le pandoro vient de Vérone, ne contient ni raisins ni fruits confits, et se reconnaît à sa forme étoilée à huit branches. Sa mie est plus jaune, plus fine, plus proche d’une brioche au beurre classique. Le pandolce est une spécialité génoise, plus dense, plus sec, parfumé aux pignons, fenouil et écorces d’orange. Les Génois disent qu’il se conserve un an, ce qui est sans doute exagéré mais dit quelque chose sur sa texture.
Le débat panettone contre pandoro divise les familles italiennes comme la question du sucré ou salé divise les petits déjeuners français. Certaines tablées servent les deux, en alternance. D’autres choisissent leur camp et défendent leur préféré avec passion. Les statistiques parlent en faveur du panettone, qui représente environ 70% des ventes de gâteaux de Noël en Italie, mais le pandoro a ses fanatiques irréductibles.
Comment choisir un bon panettone : les marques et les indices
Le rayon panettone d’un grand supermarché italien aligne facilement quarante références différentes. Comment trier ? Voici les indices à regarder, par ordre d’importance.
La liste d’ingrédients. Un bon panettone contient farine, beurre, sucre, jaunes d’œuf, levain naturel, fruits confits, raisins, sel, miel ou vanille. Pas plus. Si la liste comprend de la margarine, des huiles végétales partiellement hydrogénées, des arômes artificiels ou des conservateurs autres que l’acide sorbique, passez votre chemin. Le décret de 2005 autorise quelques additifs, mais les meilleures maisons s’en passent.
Le poids et la densité. Un panettone artisanal d’un kilo pèse vraiment un kilo et tient bien dans la main. Si le produit semble léger pour sa taille, la mie a été gonflée artificiellement avec des émulsifiants. Soulevez la boîte avant d’acheter.
La date de production. Le panettone est un produit saisonnier. Les meilleurs sont fabriqués entre octobre et décembre. Méfiez-vous des panettone à dates de production très anciennes vendus en mars ou en avril, sauf s’il s’agit de versions à long délai de conservation type Loison qui assument leur fabrication estivale.
Les marques de référence. Côté artisans, gardez en tête Iginio Massari (Brescia), Loison (Vénétie), Cova et Marchesi (Milan), Olivieri 1882 (Padoue), Pasticceria Vergani (Milan), Tre Marie (Milan). Côté industriels haut de gamme, Bauli, Motta, Maina et Tre Marie sortent des produits corrects à prix moyen, autour de 12 à 18 euros le kilo. Côté entrée de gamme, mieux vaut éviter les marques distributeurs et les premiers prix, dont les recettes s’éloignent franchement de l’esprit du décret.
Le glaçage ou pas. Le panettone classique milanais n’a pas de glaçage. Le panettone glacé aux amandes est d’origine piémontaise et tout aussi légitime. Le glaçage piemontese se compose de blanc d’œuf, sucre et amandes effilées. Question de goût personnel, donc, mais les puristes milanais regardent les versions glacées avec un peu de condescendance.
L’art de servir et de déguster un panettone
Sortir un panettone trop froid du placard et le couper directement, c’est gâcher la moitié du plaisir. Le beurre fige, la mie semble sèche, les arômes restent enfermés. Voici les bons gestes pour le mettre en valeur.
La température. Un panettone se sert à température ambiante, autour de 22 degrés. Si la pièce est fraîche, posez-le sur le four pendant quinze à vingt minutes pour le tiédir doucement. Certains amateurs vont jusqu’à le passer cinq minutes au four à 60 degrés avant de le servir. L’effet sur les arômes de beurre et de vanille est saisissant.
La découpe. Couper le panettone à plat, comme un cake, abîme la structure de la mie. La méthode italienne consiste à le couper en deux dans le sens vertical, de haut en bas, puis à découper des tranches en quartiers d’un centimètre d’épaisseur, comme on découperait une orange. Chaque tranche garde alors un morceau de la croûte du dôme et un morceau du fond, plus tendre.
Les accompagnements. Le panettone se marie naturellement avec un vin doux. À Milan, on le sert traditionnellement avec un Moscato d’Asti, vin pétillant légèrement sucré du Piémont, à 5,5 degrés d’alcool. Les Vénitiens préfèrent le Recioto della Valpolicella, plus tannique. À Vérone, on accompagne le pandoro d’un verre de Vin Santo de Toscane. Hors d’Italie, un Sauternes ou un Coteaux du Layon fonctionnent très bien, tout comme un champagne demi-sec.
Les sauces et garnitures. Trois grandes options en Italie. La crème de mascarpone (mascarpone fouetté avec sucre, jaunes d’œuf et un trait de marsala) est l’accompagnement classique milanais. La crème pâtissière à la vanille se sert plutôt avec le pandoro saupoudré de sucre glace. Le zabaione, sabayon italien à base de jaunes d’œuf et marsala, se verse encore tiède sur des tranches de panettone légèrement toastées.
Et le lendemain ? Le panettone non fini se garde plusieurs jours emballé dans son sachet d’origine, à l’abri de la lumière. Au-delà de quatre ou cinq jours, sa mie commence à sécher légèrement. C’est le moment idéal pour le transformer en pain perdu version italienne. Tranches trempées dix minutes dans un mélange lait, œuf, sucre vanillé, puis poêlées au beurre. Ou en pudding, en bread and butter pudding, en charlotte. Les chefs italiens débordent d’idées pour recycler les restes du 25 décembre.
Faire son panettone à la maison : la recette adaptée
Réaliser un panettone digne de ce nom à la maison demande de la patience et un robot pâtissier. La levée à la levure de boulanger remplace ici le lievito madre, mais le résultat reste très convaincant si on respecte les temps de pousse. Voici les proportions pour un panettone d’environ 1 kilo.
Ingrédients : 500 g de farine forte type 00 ou T55, 60 ml de lait tiède, 12 g de levure de boulanger fraîche (ou 4 g de levure sèche), 4 œufs entiers et 3 jaunes, 160 g de sucre, 160 g de beurre mou, 1 gousse de vanille, le zeste d’une orange et d’un citron bio, 100 g de raisins secs, 100 g d’orange et de cédrat confits en cubes, une pincée de sel, 1 cuillère à soupe de rhum ou de marsala.
Étapes :
- La veille au soir, faites tremper les raisins secs dans le rhum tiède. Délayez la levure dans le lait tiède avec une cuillère à soupe de sucre, laissez reposer 15 minutes.
- Dans le bol du robot, mettez 250 g de farine, le mélange lait-levure, 2 œufs, 50 g de sucre. Pétrissez 8 minutes vitesse moyenne. La pâte doit être souple. Couvrez et laissez lever 4 heures à 24 degrés. Elle doit doubler de volume.
- Ajoutez le reste de farine, les jaunes restants, le sucre, le beurre mou par petits morceaux, le sel, les zestes, la vanille. Pétrissez 15 minutes jusqu’à obtenir une pâte lisse et brillante qui se décolle des bords du bol.
- Incorporez les fruits confits égouttés et les raisins à la spatule. Boulez la pâte, déposez-la dans un moule à panettone en papier de 18 cm de diamètre. Couvrez et laissez lever 6 à 8 heures à 24 degrés. La pâte doit atteindre presque le bord du moule.
- Faites une incision en croix sur le dessus, déposez une noisette de beurre au centre. Enfournez à 170 degrés pendant 50 minutes. Si le dessus colore trop vite, couvrez d’aluminium à mi-cuisson.
- À la sortie du four, plantez deux longues aiguilles à brochette dans la base et suspendez le panettone à l’envers entre deux chaises pendant 4 heures. Cette étape est non négociable si vous voulez une mie aérienne.
Le résultat ne sera pas exactement celui d’un Massari, mais vous tiendrez le rang sur une table familiale, et le parfum qui envahit la cuisine pendant la cuisson vaut à lui seul l’investissement en temps.
Questions fréquentes sur le panettone
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▸Quelle est la différence entre panettone et pandoro ?
▸Pourquoi un panettone artisanal coûte-t-il si cher ?
▸Le panettone existe-t-il en version sans gluten ou vegan ?
▸Peut-on manger du panettone hors période de Noël ?
Le verdict : un produit qui mérite son statut
Le panettone n’est pas un dessert facile à apprivoiser. Il demande qu’on lui consacre un peu de temps, qu’on le choisisse bien, qu’on le tempère, qu’on le coupe correctement, qu’on l’accompagne intelligemment. Mais quand toutes les conditions sont réunies, ce gâteau livre une expérience qui justifie son prix et sa réputation. La mie filante, le contraste entre la douceur de la pâte et l’acidité des agrumes confits, le parfum de vanille qui imprègne la pièce… ce sont les marques d’un produit construit sur des sièclés de tradition et de savoir-faire.
Sur une table de fête, à côté d’un foie gras ou d’un chapon, le panettone tient son rang. Il apporte une touche méditerranéenne et un peu de soleil dans un repas souvent dominé par les saveurs de l’hiver français. Sa seule limite ? Il finit toujours trop vite. Une fois la deuxième part servie, le dôme s’effrite, les fruits confits ont disparu, et il ne reste plus qu’à attendre Noël prochain.

